dimanche 6 avril 2014


Jardins (encore)


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"(...) Dans les anciens bâtiments, on ouvrira un musée des choses qui se sont faites et défaites à Mogador, et la cour, qui occupe la plus grande partie du terrain, sera transformée en jardin public, espace des plus nécessaires à Mogador, comme tout le monde s'accorde à le dire.

Une commission de citadins a été formée afin de décider de la destination et de la conception de ce jardin, constituée de représentants de professions et d'intérêts divers, deux par spécialité. Pendant plusieurs mois, ces gens ont travaillé en vue de présenter ce qu'ils considéraient comme le meilleur projet de jardin. Mais il s'est alors produit quelque chose d'inhabituel, qui n'aurait peut-être pas été possible s'il ne s'était agi d'un jardin et si chacun des délégués n'y avait mis autant d'intérêt personnel: aucun des projets n'a obtenu plus d'une voix. Nul n'a démordu du sien, comme si sa vie en dépendait. Il est évident que la seule idée d'un jardin éveille dans l'imagination des désirs de paradis où l'on n'investit pas seulement le corps tout entier, mais encore le sens que l'on donne à la vie.






Ainsi, les archéologues ont fait des fouilles et décidé que le jardin devait être une exposition des semences antiques que l'on y a découvertes, où on laisserait, bien entendu, un énorme trou dans le sol pour montrer comment les spécialistes travaillent sur les coupes stratigraphiques.

Les historiens soutiennent que le jardin doit inclure les plantes que les anciens herboristes de la ville ont dessinées dans leurs ouvrages et autres documents conservés aux archives.

Les biologistes pensent que l'on doit présenter un échantillonnage des plantes connues et inconnues, qui seront semées sur le terrain par ordre alphabétique, mais l'un tient à ce que l'on suive l'ordre des noms latins, et l'autre celui des noms communs, pour ranger les plantations.

Les peintres qui ont une grande importance dans la ville, veulent un jardin où terre et plantes soient disposées selon leur couleur. L'un a déjà trouvé un gisement de terre vert citron qui se combine à merveille avec certaines plantes. L'autre ne veut pas d'un cadre abstrait, mais une "installation" où l'on greffera des roses sur des grenades, où l'on mettra des perruques aux cactus, où l'on plantera les arbres tête en bas et racines en l'air, bref, un jardin conceptuel sur lequel régnera une fleur en papier portant un seul mot: "transgression".

Les conservateurs veulent un jardin de "plantes en voie de disparition".

Les écologistes un "poumon vert" pour la ville.

Les religieux un asile de prière et de contemplation.

Les régionalistes une exposition exhaustive représentative de toutes les plantes de leur contrée, et ils se déclarent prêts à arracher et à brûler toutes celles qu'ils estiment exotiques.

Les anthropologues et les ethnologues veulent un jardin de plantes utilisées par les différentes cultures préhistoriques et historiques de la région, dans la cuisine, la médecine, la parure et l'esthétique.

Les architectes ont conçu une coupole en verre couvrant tout le jardin, soutenue à chaque extrémité par une aiguille hypertechnologique, et des fleurs de n'importe quelle espèce, à condition que certaines soient en ciment. 








Face aux difficultés évidentes de pouvoir jamais mettre tout le monde d'accord, on a dû recourir à des commissions internationales d'experts en jardinage. Ils sont arrivés un par un, et loin de se borner à donner leur avis sur les projets proposés, ils ont formulé leur desiderata:

Les Japonais ont dessiné un très beau jardin zen, de sable peigné et de pierres, qui rappelle dans les moindres détails toutes les îles de Mogador vues sous des angles différents, les côtes, la végétation, la mer, et même les nuages.

Les Français ont projeté et défendu un jardin parfaitement géométrique de tous les points de vue. Un jardin si parfait, avec des haies taillées au cordeau, ses changements quasi quotidiens de fleurs et de buissons selon une rotation établie pour deux siècles, que Versailles, à côté, fait figure d'une arrière-cour livrée au chaos.

Les Anglais se sont battus pour une colline artificielle, mais qui n'en aurait pas l'air, et une vallée où tout paraîtrait terriblement involontaire, mais serait strictement et parfaitement contrôlé.

Les Italiens se contenteraient d'un jardin baroque et orientaliste, avec des grottes en forme de gueule géante et mille et une fontaines de bel canto, une pour chaque nuit de Schahrazade. Et d'un labyrinthe sans entrée ni sortie.

Les spécialistes mexicains ont décidé de poser sur la mer, jusqu'à l'intérieur des murailles, quelques îles flottantes extrêmement fertiles, reliées par des canaux, ce qui permettrait d'inonder la ville puis de l'assécher à chaque changement de gouvernement.

Les Brésiliens ont voulu donner une représentation théâtrale de la végétation amazonienne, avec une jungle en carton-pierre, des oiseaux volants et une destruction de la forêt par les marchands de bois. Ils l'ont programmée une fois le matin et une fois le soir tous les jours de la semaine.

Les Péruviens ont présenté un plan impeccable, qui consistait à faire venir à Mogador depuis les contrées les plus riantes de la Méditerranée des millions et des millions de navires chargés de terre fertile. Comme l'ont fait les anciens Quechuas dans leur Vallée sacrée, ils élèveraient toute cette terre en terrasses dans le désert et, ensuite, comme ils l'ont fait à Lima, ils construiraient quelques immenses réservoirs d'eau en béton sur des pylônes, laissant ainsi les archéologues de l'avenir s'interroger sur l'existence d'un peuple adorateur de la Sainte Cuve.

Les Vénézuéliens ont eu l'idée de mêler de la végétation au béton, d'ajouter au mélange des automobiles et d'installer aux quatre coins du jardin une boutique de plantes exotiques splendides.

La discussion dure encore. On prévoit de nouvelles commissions de spécialistes dans l'espoir d'aboutir enfin à une idée pour ce futur jardin qui a si fortement impressionné tout le monde: le jardin idéal, le jardin nécessaire, rempli, pour le moment,de ces exotiques fleurs du coeur que ses jardiniers appellent "des arguments"."








Alberto Ruy-Sanchez, La Peau de la terre
traduit de l'espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli
Editions du Rocher, 2002



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Photos extraites des films suivants:
Meurtre dans un Jardin anglais (The Draughtsman's Contract) de Peter Greenaway (1982)
The Shining de Stanley Kubrick (1980)
L'année dernière à Marienbad d'Alain Resnais (1961)

lundi 24 mars 2014


Effroyables jardins


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Il existe une opération commune au métier de libraire et à celui de bibliothécaire, consistant à faire un point régulier sur les livres en rayon qui ne se vendent/s'empruntent plus, et à extraire ceux-ci du stock afin de faire de la place aux nouveaux arrivants.

En librairie, on appelle cette opération "faire des retours".
Mais je préfère largement le terme employé par les bibliothécaires, infiniment plus poétique, de "désherbage".

Ce "désherbage" est parfois synonyme de retrouvailles heureuses avec des livres oubliés au fond des étagères, et d'interrogations sur le fait que ces livres n'ont jamais, entre nos murs, et malgré leurs évidentes qualités littéraires, trouvé leurs lecteurs.
Dans ce cas, c'est l'occasion de donner à ces livres une nouvelle visibilité en les réinstallant, fièrement et bien en évidence, sur table.

C'est ce qui s'est passé récemment, dans la librairie où je travaille, pour Ruines-de-Rome de Pierre Senges.

Ruines-de-Rome, fabuleux traité de jardinage insurrectionnel, sauvé de l'oubli grâce au désherbage...

... C'est donc avec émotion que je vais vous en dire quelques mots, et puisqu'il est question de désherbage, de jardinage - et que c'est le printemps -, je vais en profiter pour glisser quelques conseils littéraires, glanés ici et là, en matière de plantes et de botanique.






"Voici mon eurêka, ma conversion : ce goudron soulevé, ces pierres délitées, ces lézardes visibles contre la façade d'un immeuble tout proche, je comprends qu'il faut les attribuer à cet arbrisseau discret - vigoureux en dépit de ce mélange de terre morte, d'essence, d'urée tenace, de litière ou de guano coupé de térébenthine dans lequel il plonge ses racines. Depuis ce jour j'envisage ma Fin des Temps - la fin de la ville - sous l'aspect de broussailles, de ronces et de jardins. C'est sous l'aspect d'un cultivateur du dimanche que j'appliquerai, à la lettre si possible, les ordonnances de saint Jean de Patmos, ou celles de ses prédécesseurs."

Comment mener à bien des velléités de Révolution, d'Insurrection, voire d'Apocalypse, quand le charisme manque et que l'on n'a strictement aucun talent pour haranguer le peuple, soulever les foules?
Comment renverser les villes, bouleverser l'ordre établi, mais de façon discrète, pernicieuse, au nez et à la barbe de tous?...
Le narrateur de Ruines-de-Rome, employé du cadastre, jardinier cultivé et fortement influencé par la lecture de L'Apocalypse de Jean de Patmos, va convoquer toutes ses connaissances en matière de mauvaises graines, herbes vivaces, fleurs toxiques et buissons fertiles afin d'établir un plan redoutable d'ensevelissement de l'urbain par le végétal.
En résulte ce livre, construit comme un herbier (l'auteur y recense les noms de plantes les plus incroyables), véritable déclaration de guerre silencieuse, rampante mais implacable, "mené[e] tambourin battant" avec une énergie, une inventivité et une drôlerie qui donnent envie de se rallier, immédiatement et avec enthousiasme, à cette cause botanico-machiavélique.

"Reine de Mai, Gloire de Nantes, Suzan, Hilde, Santa Anna, Armanda, Blonde de Paris, Ondine, Laura, Fluvia et la Blonde Paresseuse. Troupes d'Amazones? de femmes viragos? prostituées repenties se servant du fouet autrement que pour la bagatelle? légions de onze mille vierges défilant pour le quatorze juillet? obscurs agents? artificières infiltrant le monde forain? ou caravelles d'une invincible armarda? Non : tous ces noms désignent des laitues, simples laitues (simples mais miennes), malicieuses laitues, qui n'attendent que la première pluie pour monter."








Toutes ces histoires de plantes inquiétantes, de poisons végétaux, m'ont incité à ressortir de ma bibliothèque personnelle une nouvelle fantastique, lue il y a longtemps, de l'Américain Nathaniel Hawthorne (1804-1864), Rappaccini's Daughter.
Publiée en 1846, réécrite pour le théâtre par Octavio Paz, La Fille de Rappaccini conte la rencontre de Giovanni et de Béatrice, fille du docteur Rappaccini. Celui-ci, savant fou de botanique, cultive dans son jardin des fleurs dont la beauté n'a d'égale que la toxicité. Un effluve de leurs parfums peut tuer à lui seul le moindre oiseau volant au-dessus de leur parterre. Au coeur de ce jardin, au milieu de ces plantes luxuriantes et ensorceleuses, évolue la plus belle réussite de Rappaccini : Béatrice, sa propre fille.

"Jour après jour, son pouls avait battu fiévreusement à l'idée improbable de rencontrer Béatrice, de se trouver avec elle, dans ce même jardin, de se chauffer au soleil oriental de sa beauté, et de lui arracher, les yeux dans les yeux, le mystère qui recelait, croyait-il, l'énigme de sa propre existence. Mais à présent il régnait dans son coeur une quiétude singulière et inattendue. Il jeta un regard dans le jardin et (...) se mit à examiner les plantes.
L'aspect qu'elles avaient absolument toutes lui déplaisait; leur splendeur avait quelque chose d'atroce, de débridé et même d'anormal. Un flâneur, seul en promenade dans une forêt aurait été aussi violemment surpris par la présence de ces plantes à l'état sauvage, que s'il avait aperçu au milieu du fourré une tête fabuleuse qui le dévisageait."

Béatrice a été élevée par son père au contact quotidien de ces poisons végétaux, au point d'en assimiler les propriétés et de devenir, à son tour, une femme-poison, meurtrière à son insu de quiconque la touchant ou la respirant. C'est ainsi que Giovanni, étudiant candide, va tomber sous le charme de sa beauté singulière, et être, à son tour, contaminé...
Ce texte gothique, noir et envoûtant, offre un insolite portrait de femme fatale, objet de désir et de terreur, à l'image des fleurs vénéneuses du jardin de Rappaccini. On pense aux séductrices des récits d'Homère, aux sorcières des contes de Grimm, on pense à la créature de Frankenstein. Et on se laisse prendre, tout comme Giovanni le jeune et malheureux héros, au piège hypnotique des pétales et épines qui parsèment ce récit.







De jardins meurtriers, il est aussi question dans le roman récemment paru de l'Argentin Pablo de Santis, Crimes et jardins. Sur un ton beaucoup plus badin et léger que le texte de Hawthorne décrit ci-dessus; dans une prose élégante et à l'humour discret, Pablo de Santis noue une intrigue policière dans le Buenos Aires de la fin du XIXè siècle.
Le narrateur, jeune détective privé, est chargé de résoudre une série de meurtres visiblement accomplis selon des codes et des rituels précis. Il va rapidement faire le lien entre ces meurtres et une curieuse société secrète, consacrée à l'étude des jardins et de leur symbolique.

"Dans l'histoire des jardins, il y a eu de nombreux modèles, mais deux seulement sont fondamentaux: un qui propose l'ordre, la symétrie, l'artifice, et l'autre qui essaie d'imiter la nature dans sa démesure et ses caprices. (...) Le jardin japonais est un éloge de l'artifice, mais il veut imiter par ses cascades, ses rochers épars et ses feuilles mortes le caprice qui régit la nature. Le jardin anglais est en faveur de la nature et prend la forme d'un bois, mais souvent il écarte le simple désordre naturel et lui préfère le chaos calculé du labyrinthe. En France a dominé l'idée du jardin planifié et parfait, comme sont encore les jardins de Versailles, dessinés par le grand Lenôtre. (...) Les philosophes du jardin ont attribué à ces deux formes deux origines différentes: le jardin naturel, c'est l'Eden; le jardin ordonné, l'Atlantide."

Au-delà de la trame policière, extrêmement classique mais savamment ficelée, l'auteur nous invite à découvrir la part ésotérique et obscure des jardins, à travers les siècles et les cultures, et nous plonge avec ravissement dans un univers fait de mythes, de signes, d'allégories. On y croise les adeptes de différentes écoles: jardins de ruines, jardins statuaires, jardins primitifs ou rimés... Tous ont pour vocation de refléter l'ordre - ou le désordre - du monde. Avec, pour clé de l'intrigue (et point névralgique de bien des jardins): le labyrinthe, réel ou imaginaire.
Une plongée toute symboliste, surréaliste, à la fois sanglante et distinguée, sous l'influence de Borges et d'Agatha Christie... Pour un livre qui se lit, au passage, très facilement et avec grand plaisir.





Bon jardinage, amusez-vous bien.



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Pierre Senges, Ruines-de-Rome. Editions Verticales, 2002 (poche: Points Seuil)

Nathaniel Hawthorne, La fille de Rappaccini. Traduction de Dominique Lescanne, in Histoires fantastiques (collection de poche Pocket)

Pablo de Santis, Crimes et jardins. Traduction de François Gaudry. Editions Métailié, 2014.


Images:
Plantes dangereuses, planche issue du Larousse Médical de 1912.
Fleurs de Datura, Danny Steve.


mardi 18 mars 2014


Comment réussir sa vie de libraire 
quand on est - un peu - misanthrope   

(interlude nombriliste)



"Un beau matin, un jeune homme ayant plutôt l'air d'un adolescent entra chez un libraire et demanda qu'on voulût bien le présenter au patron. Ce que l'on fit. Le libraire, un vieil homme très digne, dévisagea avec attention ce garçon qui se tenait devant lui un peu gêné, et l'invita à parler. "Je veux être libraire, dit le jeune homme, c'est une envie que j'ai et je ne vois pas ce qui pourrait m'empêcher de la suivre jusqu'au bout. Je me suis toujours imaginé le commerce des livres comme quelque chose de merveilleux, un bonheur, et il n'y a aucune raison pour que j'en sois privé plus longtemps." 

Robert Walser, Les enfants Tanner



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Quand j'étais étudiante, et que je me préparais à un avenir radieux dans ce que l'on appelle le secteur des "Métiers du livre", j'ai eu l'opportunité de rencontrer beaucoup de libraires et de les interroger sur leur parcours, ainsi que leurs motivations.

"Pourquoi êtes-vous libraire ?" leur demandais-je à chaque fois.

La plupart me répondaient par ces phrases : l'amour d'un métier basé sur la générosité, le goût du partage, l'envie d'être "passeur", de transmettre sa passion de la lecture.
Des mots très forts, très beaux dans la bouche de personnes admirables, mais qui résonnaient en moi de manière un peu gênante : je voulais moi-même faire ce métier, j'étais décidée depuis longtemps déjà, mais au fond je sentais que je n'étais pas comme cela : ni foncièrement généreuse, ni partageuse. Au contraire, je possède de sérieuses dispositions au repli sur soi, voire à la misanthropie.

Etais-je vraiment faite pour ce métier ?
Et, au fait, pourquoi voulais-je absolument être libraire ?...

... Je me posais ces questions, en même temps que je les posais aux autres, et puis j'ai fait la connaissance d'une femme hors du commun, enthousiaste, passionnée, fumant clope sur clope derrière le comptoir de sa librairie (on était en 2000, on pouvait encore fumer dans les lieux publics à l'époque - et les libraires que je connaissais ne s'en privaient pas), et qui, à ma question "Pourquoi êtes-vous libraire", m'a répondu, avec un petit sourire : "Pour avoir près de moi tous les livres que je veux. Rien d'autre."

En l'entendant, je me suis sentie soulagée. C'était une autre réponse que celles qu'on m'avait faites jusque là. Et à mes yeux, elle avait autant de valeur. Elle me correspondait.






Etre libraire répond pour moi à deux besoins finalement très égoïstes et surtout très enfantins : celui d'être en permanence entourée de livres, et celui de "jouer à la marchande".
Nulle vocation philanthropique, nul sentiment altruiste, nulle ambition (je suis salariée, et me mettre à mon compte n'est pas pour moi un objectif à atteindre à tout prix), encore moins de plan de carrière. Juste le besoin de conserver, dans ma vie d'adulte, des fragments d'enfance : lire, et jouer la comédie.

Ce qui ne m'empêche pas évidemment de faire mon boulot le plus sérieusement possible. D'avoir une très, très haute estime de cette profession. De l'accomplir avec l'état d'esprit d'un artisan : rien ne doit être laissé au hasard, tout vient avec l'expérience, patience et longueur de temps, cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Des préceptes que l'on relie habituellement au travail manuel, et qui s'accordent a priori moins avec une profession à dominante intellectuelle comme celle de libraire, mais qui, en fait, en constituent la base. Cela fait presque quinze ans que je fais ce travail, je vois le chemin parcouru, je vois les multiples erreurs, les maladresses, les énormités, et je me prends souvent à penser qu'il me faudra encore quinze bonnes années pour être enfin une libraire confirmée. Et c'est une idée plutôt stimulante.






Dans ce travail, c'est simple, j'aime tout. Même les tâches les plus ingrates. Même décharger les dizaines de kilos de cartons des palettes, même déchirer ces mêmes cartons, une fois vidés, pour les mettre à la benne; même pointer des pages et des pages de factures, même biper des centaines de codes barre, même m'énerver au téléphone avec des fournisseurs qui ont oublié des commandes dans leur dernière livraison. J'aime expliquer à mes amis que le quotidien du libraire, ce n'est pas lire, c'est plutôt tout ce que je viens de décrire plus haut, et que ce quotidien, loin de me frustrer, me plaît. J'aime passer d'une discussion bassement matérielle avec un diffuseur au sujet des conditions commerciales qu'il nous accorde, à une envolée lyrique devant un client au sujet d'un livre que j'ai adoré.
J'aime ce mélange de poésie et de trivialité. La tête dans les étoiles et les mains dans le cambouis, en quelque sorte.

Et puis, il y a ce point d'orgue, ce mélange d'attirance et de rejet, tout ce qui fait l'ambiguïté de mon rapport avec ce travail : la relation avec les clients.



"Auriez-vous un livre avec deux femmes, quatre hommes, et trois enfants?... 
"Auriez-vous un livre où tout se passe dans un bois?... 
"Auriez-vous un livre dans lequel une princesse croit trouver la mort... et se rend compte ensuite qu'en fait, elle a trouvé l'amour? 
"Auriez-vous un livre dont l'héroïne s'appelle Teresa? 
"Auriez-vous un livre qui contienne à plusieurs reprises le mot mansuétude?...
"Auriez-vous un livre avec Gary Cooper?... 
"Auriez-vous un livre sans aucun appareil électroménager?...
"Voyons, voyons... dit le libraire. Même pas un frigidaire?
"Surtout pas un frigidaire."

Régis de Sa Moreira, Le libraire



Dans ma librairie idéale, mes clients seraient parfaits, façonnés selon mes critères : cultivés sans être pédants, curieux sans être trop bavards, extrêmement sympathiques, à l'écoute de mes conseils, ayant les mêmes goûts littéraires que moi. Ils ne viendraient jamais m'embêter les jours où je suis très occupée ou de mauvaise humeur, ils attendraient patiemment que j'aie fini la rédaction d'un laborieux devis de dix pages pour me solliciter.
Last but not least, ils reviendraient TOUS me voir, des larmes aux yeux et des mercis sur les lèvres, parce que grâce à moi ils ont découvert Eric Chevillard et que ça a changé leur vie.

Malheureusement - heureusement - il n'y a pas de librairie idéale et les clients sont des gens comme les autres. Et mon métier fait que je suis dans l'obligation de m'adapter à eux, à leur état d'esprit, leurs demandes, leurs exigences, leur façon de penser qui est, parfois, souvent, loin d'être la mienne. Je dois éviter de me poser en surplomb, de m'imaginer porter la seule bonne parole, la seule façon de lire qui soit légitime. En d'autres termes, je dois absolument éviter d'être désagréable face à quelqu'un qui devant moi fait un éloge de Marc Lévy ou de 50 nuances de Grey. Ce n'est pas facile, mais il y a certainement un moyen de s'entendre.

Cette obligation d'adaptation réserve bien des surprises. Les clients ne sont pas forcément là où je les attends. Leurs personnalités dépassent mes stéréotypes, mes schémas tous tracés : la bourgeoise coincée au nom à particule, la vieille dame bigote, le militaire bas du front... Mes rencontres les plus enrichissantes dans le cadre du boulot se sont faites au moment où j'ai accepté de baisser les armes, de découvrir la personne au-delà du cliché, d'être surprise. C'est là que la bourgeoise coincée se révèle être une véritable pasionaria d'extrême-gauche, et que le militaire a priori obtus nourrit une passion pour Julien Gracq et la poésie scandinave. Quant à la vieille dame bigote, elle me raconte avec un sourire coquin l'histoire d'amour incendiaire que sa tante aurait vécue avec Fréhel, célèbre chanteuse de cabaret des années 20...
C'est un métier qui apprend l'humilité.






Cela dit, pour être honnête : il y a des jours où je déteste viscéralement mes clients, où j'ai envie d'envoyer balader quiconque s'adresse à moi, où j'ai envie de me réfugier dans ma tanière avec mes bouquins et ne plus donner signe de vie. Des jours où le naturel - misanthropie, timidité, recherche effrénée de solitude - revient au triple galop. Mais c'est là justement que je considère que l'exercice de ce métier est la chose la plus précieuse pour moi tout simplement parce qu'il m'oblige. Il m'oblige à revenir au monde, à être à l'écoute, à m'impliquer. Il m'oblige à parler, à sourire, à regarder les gens droit dans les yeux alors qu'au fond je suis terrorisée. Il m'oblige à l'empathie, à l'écoute de la personne en face de moi. Et bien souvent je m'aperçois que ces jours d'humeur sauvage et autiste, sont précisément les jours où je serai - ou tenterai d'être - la plus attentive, la plus aimable. C'est comme un défi : Plus c'est difficile, plus je m'applique. Plus l'humeur est brutale, plus j'ai envie de la dompter. Une maîtrise rigoureuse de soi, une discipline de l'esprit qui me fait parfois penser à un art martial... Autant dire que cette gymnastique est, au quotidien, un peu fatigante. Mais j'avoue qu'une des grandes fiertés de ma vie professionnelle est que mes clients n'y voient que du feu. Qu'ils ne s'aperçoivent pas à quel point tout est travaillé, que je parviens à leur offrir l'illusion du naturel.
D'ailleurs je considère que jouer la comédie, ne pas leur montrer ma vraie facette est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une marque de respect vis-à-vis d'eux.

Souvent, j'aime imaginer la librairie où je travaille comme un théâtre : l'espace de vente étant la scène, et la réserve, les coulisses. J'ai la chance immense d'exercer un métier que j'ai choisi, un métier que j'aime, un métier où je suis, comme je l'ai toujours voulu, entourée de livres. Et pour mériter cette chance, je me dis que c'est la moindre des choses d'offrir, au coeur de ce théâtre, le spectacle le plus abouti.






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Photos extraites des films suivants:
Café Lumière de Hou Hsiao Hsien (2004)
Sueurs froides (Vertigo) de Alfred Hitchcok (1958)
Le Grand Sommeil (The Big Sleep) de Howard Hawks (1946)
Drôle de frimousse (Funny Face) de Stanley Donen (1957)






lundi 3 mars 2014


Anarchitecture


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Ci-dessous, un extrait du roman de Sylvain Prudhomme, L'affaire Furtif.
Ce roman d'aventures vif et utopique met en scène, entre autres personnages, un architecte aux idées radicales : Youri Spassky.
Celui-ci, exilé volontaire sur un îlot désert, perdu au milieu de l'océan, rédige un manifeste - Towards an anarchitecture - qui sera retrouvé dans une bouteille, plusieurs années après sa disparition.
Je reproduis ici la première partie de ce manifeste.









"Youri Spassky,
VERS UNE ANARCHITECTURE


L'architecture est un paternalisme
1. Depuis des siècles les villes sont faites par un petit nombre d'habitants, pour tous les autres. Ce petit nombre s'appelle : les architectes, les urbanistes.
2. Depuis des siècles les villes sont faites d'en haut. Tombent toutes bâties sur les habitants, lesquels doivent composer avec.
3. Depuis des siècles il y a les habitants, et puis il y a les architectes qui construisent les maisons des habitants. Qui disent aux habitants où il faut qu'ils dorment, où il faut qu'ils s'assoient pour regarder la télévision, où il faut qu'ils reçoivent leurs amis, où il faut qu'ils fassent du sport, où il faut qu'ils garent leur voiture.
4. Pire que l'architecte, il y a l'urbaniste. L'architecte ne sévit qu'à l'échelle de l'immeuble. Mais l'urbaniste nuit à la ville entière.
5. Le résultat de siècles d'architecture et d'urbanisme: des citadins réduits par la routine au rôle d'usagers. Des villes d'aliénés.


Robinson
1. Robinson : un bricoleur. Un débrouillard. Un aliéné qui, pressé par les circonstances, s'émancipe.
2. Une ville de Robinsons : assurément mieux qu'une ville d'aliénés. Pourtant Robinson s'arrête en chemin. Examinons un instant son île, une fois civilisée. A quoi ressemble-t-elle ? A n'importe quelle autre ville civilisée. Robinson a rebâti l'ordre ancien, à l'identique. Il s'est comporté en architecte.
3. La vérité : Robinson aspire à l'architecture.
Il n'a que faire de la table rase, s'empresse d'en annuler les effets en restaurant les principes séculaires.
Sous Robinson, il y aura toujours des Vendredis.
4. Le côté bricoleur de Robinson, sans son côté architecte : ce sera l'anarchitecture.







Principes d'anarchitecture
1. L'anarchitecture sera le règne de la caisse à outils.
2. L'anarchitecture ne sera pas le contraire de l'architecture. Elle ne sera pas davantage une alternative à l'architecture, ni une architecture alternative. Architecture est le nom d'un savoir. Anarchitecture sera le nom d'une vacance. Vacance de savoir. Vacance de surplomb. Il n'y aura pas de discipline appelée anarchitecture. L'anarchitecture sera éparpillement. Dispersion. Pollinisation de la ville entière par la caisse à outils.
3. Les architectes existent. On peut parler des architectes, du personnage de l'architecte. On peut même dire "l'architecte", en utilisant un article défini. On ne pourra pas dire "l'anarchitecte".


L'anarchitecture établie
1. L'anarchitecture établie, il n'y aura plus de regardeurs. Il n'y aura que des acteurs.
2. L'anarchitecture établie, il n'y aura plus de plans avant les travaux. Il n'y aura plus ni plan ni travaux. Simplement du travail. L'ancien monde travaillé. Attaqué par mille foreuses imperceptibles qui le cribleront de trous de souris, d'alvéoles, de niches. De toutes parts à la fois le grand corps pourrissant des villes sera livré au bistouri des habitants. Ici une bicoque viendra s'enfoncer comme un coin entre deux maisons qui devront lui faire place. Là, un trottoir sera transformé en patinoire. Là, une mezzanine suspendue au-dessus d'un quai de métro. Chacun selon son tempérament.
3. Les cabanes de fortune qu'on voit s'ériger au coin des rues. Les bidonvilles qui envahissent les terrains vagues et jusqu'aux trottoirs des mégalopoles. Autant d'indices que l'anarchitecture est là. Rampante. Prête à croître.
4. Tout le système architectural est fait pour résister à l'anarchitecture. Aussi faut-il ne pas s'étonner si elle ne prend encore que des dehors peu enviables. Si elle est pour l'heure l'apanage des exclus, des démunis.
Que les défenses architecturales sautent - qu'on les fasse sauter - que les moyens techniques mis au service de l'architecture changent de mains : on aura des surprises."



Sylvain Prudhomme, L'affaire Furtif
Editions Burozoïque, 2010







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Images:
Gravures de Giovanni Battista Piranesi




lundi 24 février 2014


De la psychanalyse urbaine,
des lapins et des sangliers


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Rire aux éclats en lisant un essai d'urbanisme.
Je ne pensais pas que cela m'arriverait un jour.
Un essai, plus précisément, de "psychanalyse urbaine".
A priori, deux disciplines (la psychanalyse et l'urbanisme) qui ne prêtent pas à la franche rigolade.

Et pourtant...








Cette "Introduction à la psychanalyse du monde entier" est un objet hybride, entre la thèse historico-architecturale solidement documentée, et le compte-rendu de vraies-fausses conférences psychanalytiques absolument délirantes.

On y trouve une série d'études de cas initiées par l'ANPU (Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine) et son directeur, Laurent Petit. Sous l'éminent parrainage de La Corbusière - qui signe la préface de cette "Introduction" - l'Agence a en effet relevé l'ambitieux pari de psychanalyser villes et zones urbaines, afin d'en faire ressortir traumas enfouis, blessures inconscientes, et de les amener à la guérison à coups de séances de catharsis collectives, d'études morphocartographiques, d'allusions crypto-linguistiques, et, bien sûr, de jeux de mots lacaniens.



"Première grande découverte morphocartographique de l'histoire de la psychanalyse urbaine.
Le lapin de Wattrelos."



"...Au niveau morphocartographique cette fois-ci, science qui permet quant à elle, de mettre en évidence des formes inconscientes dans le tracé des cartes des territoires étudiés, on s'est vite aperçu que le plan de [la ville de] Wattrelos laissait apparaître une forme de lapin! C'était encore une fois loin d'être une coïncidence là aussi puisqu'en astrologie urbaine cette fois-ci, le lapin est signe de fécondité et c'est justement par Wattrelos qu'étaient arrivés depuis la Belgique les vagues d'immigration qui au XIXè siècle ont peuplé Tourcoing et Roubaix! La présentation de cette première grande découverte morphocartographique de l'histoire de l'ANPU avait suscité des hurlements d'enthousiasme (...). Le public présent dans le chapiteau n'eut guère le temps de se remettre de ses émotions que nous mettions en évidence une autre découverte morphocartographique proprement inouïe: dans le dessin même de la Zone de l'Union se cachait tout simplement un sanglier, un sanglier qui jouait au ballon!... Un sanglier sur lequel était juché en plus de tout ça, un cavalier (!!) (...) Alors que certaines personnes de l'assistance commençaient à arracher leurs habits sous le coup de la stupéfaction, des femmes à demi-nues se jetant sur la scène improvisée pour l'occasion, nous avions rebondi sur cette nouvelle découverte en proposant de sangler le cavalier au sanglier et de placer l'étrier à un endroit bien précis correspondant très précisément à l'emplacement de l'un des deux cafés du coin encore en activité sur le site en chantier et qui avait pour nom Chez Salah. Au-delà de la similarité phonétique Salah avec ça là, cette coïncidence mettait en évidence (...) l'importance capitale qu'avaient eue les estaminets dans la vie sociale lors de la Révolution industrielle."




"Découverte morphocartographique capitale dans l'histoire de la psychanalyse urbaine.
Le sanglier de la Zone de l'Union."



Six cas de psychanalyse urbaine ont été choisis, à titre d'exemple, pour ce livre: Vierzon, les Côtes d'Armor, Tours, la Zone de l'Union (Roubaix-Tourcoing-Wattrelos), Marseille et Alger.
On y découvre, entre autres révélations bouleversantes, le drame de "L'Eczéma pavillonnaire" breton, la guerre larvée que se livrent punks à chiens et grand-mères en plein centre-ville tourangeau, ainsi que les pulsions homosexuelles refoulées de Marseille. 

On y découvre aussi les "remèdes thérapeutiques" proposés, au cas par cas, par l'ANPU: déploiement de Z.O.B. (Zones d'Occupations Bucoliques), création de Cimetières festifs, "conçus comme des lieux de promenades où l'on pourra installer des jeux pour enfants voire des crèches et des bars-restaurants, y organiser régulièrement des bals musette ou des nuits des morts-vivants"; construction d'immeubles respectant la psychologie de la ville: 

"Nous avons par exemple proposé des tours d'habitation en forme de bouteille ou de tonneaux lors de la psychanalyse urbaine de la Communauté Urbaine de Bordeaux - opération Bouillon CUB - en forme d'andouille à Vire - opération On n'a qu'une Vire! - ou en forme de pot au lait à Parthenay - opération Parthenay particulier..." 

On apprend enfin que ces études de cas, présentées à chaque fois aux habitants des villes concernées sous forme de conférences publiques, se sont terminées la plupart du temps par une orgie grandiose, provoquée par "l'enchantement sans bornes" d'une population enfin libérée de ses entraves inconscientes, grâce aux bons soins de l'ANPU.

Et mine de rien, entre deux fous rires, on s'interroge sur pas mal de points, présentés ici sous une forme parodique mais qui n'en sont pas moins pertinents: l'étalement des zones périurbaines, la diminution des campagnes, les bouleversements démographiques et les transformations environnementales et culturelles que ceux-ci entraînent...

Un petit manuel, donc, riche en réflexions proprement enthousiasmantes, novatrices, excitantes - et désopilantes. A mettre entre toutes les mains, qu'elles soient expertes en urbanisme, en psychanalyse, ou non.


Dernière chose: j'ai eu vent très récemment de la réaction d'un architecte à qui l'on avait offert La ville sur le divan
Celui-ci aurait été complètement scandalisé, qualifiant ce livre de "grand n'importe quoi absolument pas sérieux".
En conclusion, et pour répondre à cet architecte, j'ai envie de citer Laurent Petit, fondateur de l'ANPU, qui, au cours d'un des chapitres de La ville sur le divan, revient sur les débuts de cette fabuleuse aventure urbanistique: "...Nous savions que nous étions à l'avant-garde d'un courant de pensée sans précédent, que seules les générations futures pourraient comprendre et apprécier à leur juste valeur..."

Tâche ingrate, parfois, que celle d'être un précurseur.



(photo Charles Altorffer) 


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Laurent Petit, La ville sur le divan. Introduction à la psychanalyse urbaine du monde entier!
Editions La Contre-Allée (2013)

Et pour découvrir les incroyables faits et gestes de l'A.N.P.U., c'est icihttp://www.anpu.fr/



vendredi 21 février 2014


Interlude ongulé


*** 



 "Quant à l'hippopotame, je ne m'en consolerai pas. "Plus inquiétante, dit textuellement la presse, est l'inertie de l'hippopotame." J'adore l'hippopotame; il est myope, il est triste, il a la peau trop longue et les dents mal plantées, il vit par couple, il sait marcher sous l'eau, il a l'air d'une grand-mère anglaise; à quinze jours, à deux mois, c'est une charmante bestiole, il dévore une prairie pour son petit-déjeuner. Comme lui j'aime rêver dans les fleuves. Le découragement de l'hippopotame est une des choses les plus tristes qui soient."


Alexandre Vialatte, Bestiaire (textes choisis)
Editions Arléa (2007)


  





"Monsieur le directeur de l'école primaire de ***,
j'ai bien reçu, ce matin à la librairie, votre demande de devis pour une liste de livres Jeunesse que vos enseignants souhaiteraient proposer à leurs élèves.
J'ai juste un petit problème concernant l'un des titres figurant dans votre liste: "L'Hippopotame Vert".
En effet, après avoir fait maintes et maintes recherches, je ne trouve aucun livre pour enfant portant ce titre.
Par contre j'ai découvert un album s'intitulant "L'Hippopotame Bleu".
Serait-ce une confusion de votre part?...
Je vous remercierai de me communiquer au plus vite la couleur exacte de votre hippopotame, afin que je puisse établir le devis dans les meilleurs délais.
Bien cordialement."


Clémentine Vongole, mail envoyé ce midi à l'école primaire de ***







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Images:
Illustration d'Honoré pour le livre Bestiaire d'Alexandre Vialatte aux Ed.Arléa
Figurine d'hippopotame, Département des Antiquités égyptiennes (vers 3800 - 1710 av. J.-C., Musée du Louvre



vendredi 14 février 2014


Ron Rash, Andrus Kivirähk
et les serpents


***


"Laurel repensa à une anecdote que Slidell avait racontée à son père. Un jour d'hiver, Ginny et lui avaient arraché une énorme souche de chêne dans son pré, et en-dessous se trouvaient une bonne cinquantaine de serpents à sonnette et de vipères cuivrées, noués en une grosse boule. Le sol était couvert de neige et Slidell avait expliqué que les corps sombres s'étaient séparés et mis à ramper sur cette blancheur, et qu'on aurait dit qu'il avait ouvert une faille dans l'enfer lui-même."



Ron Rash, Une terre d'ombre
traduit de l'anglais par Isabelle Reinharez 
Editions du Seuil (2014)






"J'étais tout excité. Même si j'étais souvent allé chez les serpents, je ne connaissais pas les terriers où ils hivernaient. (...) Maman, Salme, Oncle Vootele et moi, nous suivîmes deux gros reptiles à travers la forêt, puis nous empruntâmes un long passage en pente douce qui débouchait sur une grande salle toute chaude où il faisait noir comme dans un four. Mais c'était une obscurité agréable, douce et caressante. Nos yeux s'y habituèrent à une vitesse surprenante, et bientôt je distinguai de nombreux serpents confortablement roulés en boule.
Au centre de la pièce , il y avait une énorme pierre blanche. C'était sans doute justement grâce à elle que l'on voyait si bien dans la pénombre. Il n'en émanait pas à proprement parler de lumière, mais elle était si claire qu'autour d'elle l'obscurité se faisait comme transparente.
"Qu'est-ce que c'est que cette pierre?" demandai-je à Ints, qui rampait vers moi en remuant la queue pour me saluer.
"L'hiver, c'est elle qui  nous fournit notre nourriture. Il suffit de la lécher pour se rassasier. Elle est d'une grande antiquité, et pourtant elle a toujours la même taille. Essaie, lèche un coup, tu verras comme c'est bon!"
Je m'approchai de la pierre et léchai. C'était doux comme du miel, et je continuai jusqu'à me sentir complètement rassasié. C'était comme si j'avais mangé tout un élan.
"Tu n'auras pas faim avant plusieurs jours. C'est comme ça que nous passons la mauvaise saison. Nous léchons, nous sommeillons pendant deux ou trois jours, nous léchons de nouveau. Il fait chaud et il n'y a pas de bruit, le sommeil vient vite."
Nous nous installâmes, et je dois avouer qu'il me suffit de me coucher pour qu'une lassitude fort agréable s'empare de moi. Je tournai une ou deux fois sur moi-même comme un renard et m'endormis aussitôt.
De cet hiver, je n'ai que les souvenirs les plus merveilleux. Mes songes me nageaient autour sans jamais m'abandonner, même lorsque, dans un état de semi-inconscience, je me traînais jusqu'à la pierre blanche pour me nourrir, les yeux fermés et le corps tout engourdi. Dans les ténèbres familières, on entendait respirer des centaines de reptiles endormis; maman, ma soeur et mon oncle étaient quelque part au milieu d'eux; Pärtel et les autres transfuges semblaient n'être que des ombres qui se dissolvaient instantanément lorsque l'esprit, par hasard, se perdait en eux, et je n'avais qu'une seule pensée: qu'est-ce que c'est bon de dormir!"


Andrus Kivirähk, L'homme qui savait la langue des serpents
traduit de l'estonien par Jean-Pierre Minaudier
Editions Tripode (2013)







L'homme qui savait la langue des serpents et Une terre d'ombre: deux lectures miraculeuses, découvertes à un an d'intervalle - février de l'année dernière pour la première, ces jours-ci pour la seconde.

Deux livres où il est question - de manière très différente - de superstition, de fables, de magie, de guerre: de la puissance de la nature, de son âpreté, de sa sensualité; de la violence des hommes, de leurs croyances et leurs terreurs.
Deux livres où il est aussi question, au détour d'une page, du sommeil des serpents...

... de quoi donner presque envie de se retirer à son tour pour tout l'hiver, de se rouler en boule au fond d'un confortable terrier, en compagnie de reptiles somnolents, d'une pierre blanche au goût de miel, et de livres bien sûr, beaucoup de livres - pourvu qu'ils soient aussi enchanteurs que ceux précités.



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Images:
Gravure d'Ulisse Aldrovandi
Couverture du livre L'homme qui savait la langue des serpents: illustration de Denis Dubois (http://denisdubois.blogspot.fr/)