samedi 28 juin 2014


Ecrire un pont


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"Le sultan Bayazid deuxième du nom aimait les ponts.
Parmi tous les ouvrages d'art qu'il fit bâtir dans les vingt-quatre provinces d'Asie et les trente-quatre d'Europe qui composaient alors son Empire, on dénombre: un pont de neuf arches sur le Qizil-Ermak à Osmandjik; de quatorze arches sur le Sakarya; de dix-neuf arches sur l'Hermos à Sarukhan; de six sur le Khabour, de huit sur le Valta, en Arménie; de onze arches courtes et solides pour laisser passer l'armée près d'Edirne, sans compter tous les ponts de bois jetés au hasard des cours d'eau de moindre importance que rencontraient ses janissaires ou ses administrateurs.
Il mourut peu après avoir abdiqué en faveur de son fils Sélim, en 1512, en route vers Dimetoka, lieu de sa naissance, qu'il n'atteignit jamais; le poison administré par un sbire de Sélim, ou ces autres venins que sont la tristesse et la mélancolie, eut raison de celui qui avait rêvé d'un ouvrage signé Léonard de Vinci ou Michel-Ange Buonarroti à Istanbul: il rendit l'âme à proximité du village d'Aya, dit-on, sous son dais rouge et or, près de la pile d'un petit pont sur la route d'Andrinople, à l'ombre de laquelle on l'avait installé."


Mathias Enard, Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants
Editions Actes Sud, 2010 



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"Fallait-il encombrer la terre plutôt que le ciel? Fallait-il démontrer sa force, opter pour un ouvrage puissant, une combinaison de pièces massives, lourdes, tel le pont de Maracaibo? Fallait-il un ouvrage transparent, aérien, une construction où les structures concentrent la matière en peu d'éléments, une option de finesse, tel le viaduc de Millau? Fallait-il désenclaver une ville ou souder deux paysages, fallait-il surseoir à la nature, utiliser ses lignes ou s'y incorporer? le Boa ne sait pas, il veut tout. Il veut l'innovation et la référence, l'entreprise florissante, la beauté et le record mondial. Un homme se présente qui a la solution. Il se nomme Ralph Waldo, débarque de São Paulo, c'est un architecte à la fois célèbre et secret. Il entre dans la salle requise pour les auditions du concours, les mains libres et calmes le long du corps. Il décrit la forme qui ramasse les lieux: pour dire l'aventure de la migration, l'océan, l'estuaire, le fleuve et la forêt, la passerelle de lianes au-dessus des gorges et le tablier qui joue au-dessus du vide, il a choisi un hamac hautement technologique; pour dire la souplesse et la force, la flexibilité et la résistance aux forces sismiques, il a choisi un matelotage de câbles et des ancrages de béton massifs; pour dire la cité ambitieuse, il a choisi deux tours de métal enfoncées dans le lit du fleuve, gratte-ciel émetteurs de puissance et capteurs d'énergie; pour dire le mythe, il a choisi du rouge. Soit un pont suspendu d'acier et de béton. L'architecte annonce des mensurations comparables aux plus grands ponts suspendus de la planète, la plupart ponts d'estuaires ou de passes océaniques. Longueur: mille neuf cent mètres; travée centrale: mille deux cent cinquante mètres; largeur: trente-deux mètres; hauteur du tablier au-dessus de l'eau: soixante-dix mètres; hauteur des tours: deux cent trente mètres. Une folie de grandeur, comme un énorme désir dans un très petit corps. Or, Waldo l'affirme, la seule présence de ce pont au coeur de Coca fera paraître la ville plus grande, plus ouverte et plus prospère - un simple de jeu de proportions rapporté aux harmoniques de l'espace, la perception d'un franchissement plus que celle d'un pont, une singularité optique."


Maylis de Kerangal, Naissance d'un pont
Editions Verticales, 2010








"Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l'idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu'il est beau et surtout qu'il permet à d'autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou simplement parce qu'ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane."


Philippe Rahmy, Béton armé
Editions de La Table Ronde, 2013 



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Images:
Esquisse Projet d'un pont pour la Corne d'Or, attribuée à Michel-Ange, reproduite dans le livre Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants de Mathias Enard
Photo extraite du film Sueurs froides (Vertigo) d'Alfred Hitchock (1958)



mardi 17 juin 2014


Carrère, Céline & Bouvier


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"Pour qui a toujours eu le sentiment d'exister, l'annonce de la mort est triste, cruelle, injuste, mais on peut l'intégrer à l'ordre des choses. Mais pour qui, au fond de lui, a toujours eu l'impression de ne pas exister vraiment? De n'avoir pas vécu? A celui-ci, le psychanalyste propose de transformer la maladie et même l'approche de la mort en une chance ultime d'exister vraiment. Il cite cette phrase mystérieuse, déchirante, de Céline: "C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que ça, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir."
(...) Je crois qu'il y a des gens dont le noyau est fissuré pratiquement depuis l'origine, qui malgré tous leurs efforts, leur courage, leur bonne volonté, ne peuvent pas vivre vraiment, et qu'une des façons dont la vie, qui veut vivre, se fraie un chemin entre eux, cela peut être la maladie, et pas n'importe quelle maladie: le cancer. C'est parce que je crois cela que je suis tellement choqué par les gens qui vous disent qu'on est libre, que le bonheur se décide, que c'est un choix moral. Les professeurs d'allégresse pour qui la tristesse est une faute de goût, la dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché. Je suis d'accord, c'est un péché, c'est même le péché mortel, mais il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n'arracheront pas à leur condition. Entre les gens qui ont un noyau fissuré et les autres, c'est comme entre les pauvres et les riches, c'est comme la lutte des classes, on sait qu'il y a des pauvres qui s'en sortent mais la plupart, non, ne s'en sortent pas, et dire à un mélancolique que le bonheur est une décision, c'est comme dire à un affamé qu'il n'a qu'à manger de la brioche. Alors, que la maladie mortelle et la mort puissent être pour ces gens-là une chance de vivre enfin, comme l'affirme Pierre Cazenave, je le crois, et je le crois d'autant plus que, s'il faut tout avouer, à certains moments de ma vie j'ai été assez malheureux pour y aspirer. Je pense, écrivant ceci, en être très loin désormais. Je pense même, si présomptueux qu'il soit de le dire, être guéri. Mais je veux me rappeler. Je veux me rappeler celui que j'ai été et que sont beaucoup d'autres.  Je ne veux pas redevenir mais je ne veux pas non plus oublier ni traiter de haut celui que le renard dévorait et qui a commencé, il y a trois ans, à écrire ce récit.
Le Poisson-scorpion, le livre de Nicolas Bouvier que je lisais à Ceylan, se termine lui aussi sur une phrase de Céline, la voici: "La pire défaite en tout, c'est d'oublier, et surtout ce qui vous a fait crever.""


Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne
Editions P.OL., 2009








Il y a des livres qui "font du bien". Des livres qui apaisent, qui dépaysent, qui changent les idées en nous emmenant ailleurs, loin de notre quotidien. Des livres qui font rire, qui étonnent, de par leur ton, leur originalité, leur esprit.
Ces livres qui "font du bien", j'en lis beaucoup, d'abord pour mon travail, puisqu'en librairie je suis souvent amenée à conseiller des personnes qui cherchent des lectures faciles, amusantes, légères, qui leur fasse oublier ne serait-ce qu'un moment les difficultés de la vie. Ces lecteurs-là, assidus ou non, attendent simplement d'un livre, d'un roman, qu'il les divertissent. Je les comprends parfaitement, et fais de mon mieux pour leur trouver, tout en respectant une certaine exigence de qualité (on peut être divertissant sans être simpliste, c'est toujours bon de le rappeler) ce qu'ils cherchent.

Ces livres qui "font du bien", j'en lis beaucoup, ensuite pour mon plaisir, car je considère que cultiver l'humour et une forme de jubilation en littérature a quelque chose de salutaire (souvenir d'une amie libraire qui s'était exclamée, au cours d'une conversation: "On est tellement différentes toi et moi: toi tu n'aimes que les livres qui font rire, moi je n'aime que les livres qui font pleurer!").






Il y a des livres qui font du bien. Et puis, parfois, on tombe sur des livres qui sauvent la vie. 

Des livres, pour le coup, pas forcément très drôles, ni apaisants.
Des livres qu'on a mis du temps à ouvrir, qu'on découvre avec lenteur et précaution. 
Des livres à tel point justes et dénudés qu'ils semblent avoir atteint l'os même de la vie; qui semblent correspondre, de manière presque effrayante, à des angoisses que l'on peut soi-même vivre, angoisses dont on ne comprend pas l'origine, et suffisamment honteuses pour que l'on n'arrive pas à en parler. Des livres qui sont un écho suffisamment puissant à ces angoisses-là, pour qu'on se dise: "Cet auteur a eu un courage de fou pour écrire cela, alors à mon tour je vais trouver le courage de le lire."
Des livres qui ne font pas à proprement parler "du bien", mais qui ont le pouvoir de changer notre rapport au monde et à soi-même.
Des livres qu'on est incapable de résumer, tant est tenace cette impression que "tout y est".
Des livres qui résonnent comme une rencontre, parce qu'ils ont été découverts à un instant précis de notre existence, et dont on se dit qu'ils n'auraient peut-être pas eu le même impact si ils avaient été lus avant ou après cet instant.

D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère, livre découvert seulement ces jours-ci, qui parle de maladie, de mort, mais aussi et surtout du positionnement de soi face à la douleur de l'autre; ce livre donc, va sans doute faire partie de ma très petite liste de livres qui sauvent la vie. Dans cette très petite liste, on retrouve Voyage au bout de la Nuit de Louis-Ferdinand Céline, et Le Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier: deux livres que Carrère, justement, cite au cours de son propre récit. Impression de miraculeuse coïncidence, de vraie rencontre. Et le soudain rappel que oui bien sûr, ça peut être ça, aussi, la lecture: un trajet chaotique, qu'on entreprend à l'aveuglette, et dont on revient transformé.







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Photos extraites du film Nicolas Bouvier, 22, Hospital Street, film documentaire de Christoph Kühn, autour du séjour que Nicolas Bouvier effectua à Ceylan et qu'il raconta dans son récit Le Poisson-scorpion. 




mardi 3 juin 2014



Bibliothèques


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Cher Monsieur R., ce billet est pour vous.

(Permettez d'ailleurs, cher ami, qu'exceptionnellement ici je vous vouvoie, ce que je ne fais plus depuis un moment déjà dans la vraie vie. Mais ce qui va suivre est une lettre ouverte, ma première; et pour fêter cette première j'ai décidé d'être un peu plus solennelle que d'habitude, ne m'en veuillez pas).

Monsieur R., vous et votre femme faites partie des clients les plus assidus, les plus curieux, les plus charmants, de la librairie où je travaille. Et depuis le temps, au fil des discussions, une complicité amicale s'est développée entre nous.
Il est agréable et étonnant d'ailleurs, ce moment où un libraire et un client s'aperçoivent de concert qu'ils partagent, au-delà de l'amour des livres en général, un intérêt particulier pour un auteur, un mouvement littéraire, un genre un peu obscur ou inhabituel. A ce moment-là, les visages s'éclairent, on s'exclame "Mais ça alors! Vous connaissez, vous aimez cela aussi?!"...
J'ai eu le sentiment qu'il se passait quelque chose de cet ordre entre nous, quand vous avez commencé à me parler de votre goût pour les récits labyrinthiques, les recensions maniaques, les littératures de l'imaginaire, les cabinets de curiosité; quand vous m'avez cité Borges, Jacques Abeille, Pablo de Santis. Des clients qui nourrissent ce genre d'intérêts, je n'en rencontre pas souvent. Votre érudition, votre humour, et surtout votre extrême gentillesse aidant, je ne pouvais que sympathiser avec vous.







Monsieur R., vous venez régulièrement à la librairie les bras chargés de livres provenant de votre bibliothèque, dans le but de nous les offrir. "Je n'ai plus de place... Mes livres envahissent notre maison... J'ai dû faire un tri... C'est dur de m'en séparer... Autant qu'ils soient entre de bonnes mains" me dites-vous à chaque fois, d'un air un peu déconfit. Mais cet air - déconfit - ne le reste pas longtemps: je sais que vous allez bientôt ressortir de la librairie la mine réjouie et les bras chargés de tous les nouveaux livres que vous n'aurez pas pu vous empêcher, entretemps, d'acheter.

En parfait bibliophage/bibliomane/bibliopathe (choisissez le terme que vous préférez), la question de la collection, de l'accumulation, du rangement de vos livres prend une place très importante dans votre vie. Votre maison est devenue une bibliothèque géante et fascinante; il y en a partout ou presque: du sol au plafond, dans chaque pièce et recoin de pièce. J'ai l'impression parfois que vous assemblez vos livres comme on assemble des briques: pour soutenir votre toit, ou construire un second mur. Madame n'est pas en reste d'ailleurs, avec son goût pour les livres d'Art, aussi passionnants que volumineux.






Monsieur R., vous connaissez ce petit livre, nous en avons parlé ensemble, il m'a tellement fait penser à vous: Des bibliothèques pleines de fantômes de Jacques Bonnet. Où l'auteur s'interroge, avec tendresse, sur cette passion de la lecture à la limite de la folie, et qui consiste à ne pas pouvoir se séparer - ou seulement au prix d'intenses souffrances - d'un livre lu, quitte à se retrouver à terme enseveli sous une bibliothèque faramineuse, qui s'étend et s'introduit partout comme le sable du désert, ou croît le long des murs et au sol telle une plante exubérante...

"(...) Nous possédions tous deux une bibliothèque monstrueuse de plusieurs dizaines de milliers d'ouvrages. Non pas de ces bibliothèques de bibliophile aux ouvrages si précieux que leur propriétaire ne les ouvre jamais de crainte de les abîmer, mais une bibliothèque de travail où l'on n'hésite pas à écrire dans les livres, à les lire dans son bain, et où l'on conserve tout ce qu'on a lu - livres de poche compris et les multiples éditions éventuelles d'un même ouvrage - ou que l'on a l'intention de lire plus tard. Une bibliothèque non spécialisée ou plutôt spécialisée dans tellement de domaines qu'elle en devient généraliste."

Dans ce genre de situation, le défi est, bien sûr, de ranger, classer, ordonner tous ces livres. Jacques Bonnet dans Des bibliothèques pleines de fantômes, fait intervenir un spécialiste en la matière: Georges Perec, qui a "jadis courageusement tenté d'énumérer les classements possibles de bibliothèques: alphabétique / par continent ou pays / par couleurs / par dates d'acquisition / par dates de parution / par formats / par genres / par grandes périodes littéraires / par langues / par priorités de lecture / par reliures / par séries."
Tâche dantesque et obsessionnelle, qui possède malheureusement ses limites, comme en témoigne l'expérience personnelle de l'auteur et de ses plus de dix mille livres. Celui-ci se tourne vers des classements plus insolites en se référant à divers traités: "...Ainsi, Christian Galantaris cite ce règlement d'une bibliothèque anglaise de 1863: La parfaite maîtresse de maison veillera à ce que les oeuvres des auteurs hommes et femmes soient décemment dissociées et placés sur des rayons séparés. Leur proximité sauf à être mariés ne saurait être tolérée." L'auteur cite également ce récit de Carlos Maria Dominguez, La maison en papier, où le héros adopte comme principe de rangement les "rapports affectifs", et s'efforce d'éviter de réunir sur un même rayon des auteurs qui ne s'entendent pas entre eux...  

"Il n'osait pas, par exemple, placer un livre de Borges à côté d'un volume de Garcia Lorca, que l'Argentin avait traité d'"Andalou professionnel"! (...) Et bien entendu il n'osait pas non plus placer un roman de Martin Amis à côté d'un roman de Julian Barnes, après que les deux amis se furent brouillés, ni ranger Vargas Llosa à côté de Garcià Màrquez".

La trame du roman d'où est tiré ce petit passage, La maison en papier - trame évoquée par Jacques Bonnet à plusieurs reprises dans son livre - m'intrigue d'ailleurs beaucoup: il y est, apparemment, question d'un bibliomane qui, devenu fou suite à la perte du fichier de classement de ses vingt mille volumes, finit par utiliser tous ses livres pour construire une grande maison, loin de tout, sur une plage isolée...
Monsieur R., je me suis promis qu'un jour, je retrouverai ce livre (épuisé), cette singulière et prometteuse Maison en papier, et vous l'offrirai. Elle semble tant vous correspondre. Ce sera ma contribution - ma brique - à la construction de votre Bibliothèque de Babel personnelle.






Pour finir, cher ami, je vous dois une confidence. En terme de bibliothèques, de collections, de possession ou de non-possession de livres, je suis aussi obsessionnelle que vous. Mais dans le sens inverse. Dans mes rêveries les plus audacieuses, ma bibliothèque (ou ma librairie) idéale ne serait constituée que d'UN SEUL livre. Le livre parfait en quelque sorte, qui trônerait, tel un Graal, au milieu d'une pièce entièrement vide... C'est d'ailleurs cette quête - la recherche éperdue du livre parfait - qui me sert de moteur dans mon quotidien de lectrice, qui me pousse à lire tout ce qui passe à ma portée.

... Et fort heureusement pour moi et pour ma soif de découvertes, je pense que c'est le genre de quête qui ne s'arrête jamais.



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Jacques Bonnet, Des Bibliothèques pleines de Fantômes. Editions Denoël, 2008 (en poche aux Editions Arléa)

Carlos Maria Dominguez, La maison en papier. Traduction de l'espagnol (Argentine) par Geneviève Leibrich. Editions du Seuil, 2004 (épuisé)


Images:
Michelle Lord, City Of The Immortals, Part 9
Erik Desmazières, gravure illustrant La Bibliothèque de Babel de J-L Borges

lundi 28 avril 2014


Une carte de verre brisé


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"Jerome se tenait à l'extrême nord de l'île, regardant la glace, songeant à l'oeuvre de Robert Smithson Map of Broken Glass, le légendaire artiste qui avait transporté des morceaux de verre sur un emplacement particulier du New Jersey, les avait empilés en vrac, puis avait attendu que le soleil se levât pour insuffler à l'ensemble la vitalité qui, savait-il, jaillissait de la fusion du verre brisé et de la clarté aveuglante.
A l'époque, Smithson s'intéressait principalement aux miroirs, et pourtant il avait préféré le verre, comme s'il avait décidé d'exclure et non de refléter le monde naturel. Selon un article que Jerome avait lu, cependant, Smithson en était arrivé à croire que la structure en verre qu'il avait créée était modelée comme le continent englouti de l'Atlantide. Peut-être cela expliquait-il son besoin d'utiliser un matériau évoquant la transparence de l'eau. Mais Jerome était attiré par la brillance et l'impression de danger qui émanait de la pièce: la désintégration de l'expérience et le sentiment qu'on ne peut pas jouer avec la vie sans se couper ni se blesser. Le spectacle offert par la glace à cet instant et à cet endroit, son envolée sur le rivage de l'île, le désordre des constructions arbitraires créées par sa fissuration et sa migration firent l'effet d'un don à Jerome, comme si, de l'intérieur de la terre, une matière chargée d'électricité envoyait des signaux à la surface de tout ce qu'il regardait.






La température s'était nettement radoucie pendant la semaine précédent son arrivée, et la neige profonde gagnait en densité et en plasticité. Les pas de Jerome s'y incrustaient, formant de petites flaques bleues au milieu de congères détrempées, traçant des chemins semi-durables d'un endroit à l'autre, et les herbes et les branches d'arbustes transperçaient la carapace blanche, leurs ombres se déployant comme des cartes fluviales esquissées sur une feuille de papier blanc."




Jane Urquhart, Les rescapés du Styx
traduit de l'anglais (Canada) par Anne Rabinovitch
Editions des Deux Terres, 2007


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Toute occupée en ce moment à la préparation de rencontres que je vais avoir le plaisir d'animer lors d'un festival à Nantes en mai, j'ai peu de temps hélas pour alimenter ce blog...
Cela dit, cette préparation en amont du festival m'offre la chance de découvrir des auteurs de tous horizons, comme par exemple le Mexicain Alberto Ruy-Sanchez (voir mon précédent billet), ou bien la Canadienne Jane Urquhart... Dans Les rescapés du Styx, roman somptueux, elle fait scintiller la glace et la neige des rives du lac Ontario, chante l'amour et la mémoire, l'histoire d'un pays et de ses mutations; révèle toute la poésie des cartes topograhiques, contemple avec fascination des ruines livrées à l'érosion au coeur de paysages grandioses et nus, et rend un vibrant hommage à l'Art capable de transfigurer la Nature (et inversement).



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Images:
Lac Saimaa, Finlande (photo perso)
Robert Smithson, Map of Broken Glass (Atlantis), 1969

dimanche 6 avril 2014


Jardins (encore)


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"(...) Dans les anciens bâtiments, on ouvrira un musée des choses qui se sont faites et défaites à Mogador, et la cour, qui occupe la plus grande partie du terrain, sera transformée en jardin public, espace des plus nécessaires à Mogador, comme tout le monde s'accorde à le dire.

Une commission de citadins a été formée afin de décider de la destination et de la conception de ce jardin, constituée de représentants de professions et d'intérêts divers, deux par spécialité. Pendant plusieurs mois, ces gens ont travaillé en vue de présenter ce qu'ils considéraient comme le meilleur projet de jardin. Mais il s'est alors produit quelque chose d'inhabituel, qui n'aurait peut-être pas été possible s'il ne s'était agi d'un jardin et si chacun des délégués n'y avait mis autant d'intérêt personnel: aucun des projets n'a obtenu plus d'une voix. Nul n'a démordu du sien, comme si sa vie en dépendait. Il est évident que la seule idée d'un jardin éveille dans l'imagination des désirs de paradis où l'on n'investit pas seulement le corps tout entier, mais encore le sens que l'on donne à la vie.






Ainsi, les archéologues ont fait des fouilles et décidé que le jardin devait être une exposition des semences antiques que l'on y a découvertes, où on laisserait, bien entendu, un énorme trou dans le sol pour montrer comment les spécialistes travaillent sur les coupes stratigraphiques.

Les historiens soutiennent que le jardin doit inclure les plantes que les anciens herboristes de la ville ont dessinées dans leurs ouvrages et autres documents conservés aux archives.

Les biologistes pensent que l'on doit présenter un échantillonnage des plantes connues et inconnues, qui seront semées sur le terrain par ordre alphabétique, mais l'un tient à ce que l'on suive l'ordre des noms latins, et l'autre celui des noms communs, pour ranger les plantations.

Les peintres qui ont une grande importance dans la ville, veulent un jardin où terre et plantes soient disposées selon leur couleur. L'un a déjà trouvé un gisement de terre vert citron qui se combine à merveille avec certaines plantes. L'autre ne veut pas d'un cadre abstrait, mais une "installation" où l'on greffera des roses sur des grenades, où l'on mettra des perruques aux cactus, où l'on plantera les arbres tête en bas et racines en l'air, bref, un jardin conceptuel sur lequel régnera une fleur en papier portant un seul mot: "transgression".

Les conservateurs veulent un jardin de "plantes en voie de disparition".

Les écologistes un "poumon vert" pour la ville.

Les religieux un asile de prière et de contemplation.

Les régionalistes une exposition exhaustive représentative de toutes les plantes de leur contrée, et ils se déclarent prêts à arracher et à brûler toutes celles qu'ils estiment exotiques.

Les anthropologues et les ethnologues veulent un jardin de plantes utilisées par les différentes cultures préhistoriques et historiques de la région, dans la cuisine, la médecine, la parure et l'esthétique.

Les architectes ont conçu une coupole en verre couvrant tout le jardin, soutenue à chaque extrémité par une aiguille hypertechnologique, et des fleurs de n'importe quelle espèce, à condition que certaines soient en ciment. 








Face aux difficultés évidentes de pouvoir jamais mettre tout le monde d'accord, on a dû recourir à des commissions internationales d'experts en jardinage. Ils sont arrivés un par un, et loin de se borner à donner leur avis sur les projets proposés, ils ont formulé leur desiderata:

Les Japonais ont dessiné un très beau jardin zen, de sable peigné et de pierres, qui rappelle dans les moindres détails toutes les îles de Mogador vues sous des angles différents, les côtes, la végétation, la mer, et même les nuages.

Les Français ont projeté et défendu un jardin parfaitement géométrique de tous les points de vue. Un jardin si parfait, avec des haies taillées au cordeau, ses changements quasi quotidiens de fleurs et de buissons selon une rotation établie pour deux siècles, que Versailles, à côté, fait figure d'une arrière-cour livrée au chaos.

Les Anglais se sont battus pour une colline artificielle, mais qui n'en aurait pas l'air, et une vallée où tout paraîtrait terriblement involontaire, mais serait strictement et parfaitement contrôlé.

Les Italiens se contenteraient d'un jardin baroque et orientaliste, avec des grottes en forme de gueule géante et mille et une fontaines de bel canto, une pour chaque nuit de Schahrazade. Et d'un labyrinthe sans entrée ni sortie.

Les spécialistes mexicains ont décidé de poser sur la mer, jusqu'à l'intérieur des murailles, quelques îles flottantes extrêmement fertiles, reliées par des canaux, ce qui permettrait d'inonder la ville puis de l'assécher à chaque changement de gouvernement.

Les Brésiliens ont voulu donner une représentation théâtrale de la végétation amazonienne, avec une jungle en carton-pierre, des oiseaux volants et une destruction de la forêt par les marchands de bois. Ils l'ont programmée une fois le matin et une fois le soir tous les jours de la semaine.

Les Péruviens ont présenté un plan impeccable, qui consistait à faire venir à Mogador depuis les contrées les plus riantes de la Méditerranée des millions et des millions de navires chargés de terre fertile. Comme l'ont fait les anciens Quechuas dans leur Vallée sacrée, ils élèveraient toute cette terre en terrasses dans le désert et, ensuite, comme ils l'ont fait à Lima, ils construiraient quelques immenses réservoirs d'eau en béton sur des pylônes, laissant ainsi les archéologues de l'avenir s'interroger sur l'existence d'un peuple adorateur de la Sainte Cuve.

Les Vénézuéliens ont eu l'idée de mêler de la végétation au béton, d'ajouter au mélange des automobiles et d'installer aux quatre coins du jardin une boutique de plantes exotiques splendides.

La discussion dure encore. On prévoit de nouvelles commissions de spécialistes dans l'espoir d'aboutir enfin à une idée pour ce futur jardin qui a si fortement impressionné tout le monde: le jardin idéal, le jardin nécessaire, rempli, pour le moment,de ces exotiques fleurs du coeur que ses jardiniers appellent "des arguments"."








Alberto Ruy-Sanchez, La Peau de la terre
traduit de l'espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli
Editions du Rocher, 2002



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Photos extraites des films suivants:
Meurtre dans un Jardin anglais (The Draughtsman's Contract) de Peter Greenaway (1982)
The Shining de Stanley Kubrick (1980)
L'année dernière à Marienbad d'Alain Resnais (1961)

lundi 24 mars 2014


Effroyables jardins


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Il existe une opération commune au métier de libraire et à celui de bibliothécaire, consistant à faire un point régulier sur les livres en rayon qui ne se vendent/s'empruntent plus, et à extraire ceux-ci du stock afin de faire de la place aux nouveaux arrivants.

En librairie, on appelle cette opération "faire des retours".
Mais je préfère largement le terme employé par les bibliothécaires, infiniment plus poétique, de "désherbage".

Ce "désherbage" est parfois synonyme de retrouvailles heureuses avec des livres oubliés au fond des étagères, et d'interrogations sur le fait que ces livres n'ont jamais, entre nos murs, et malgré leurs évidentes qualités littéraires, trouvé leurs lecteurs.
Dans ce cas, c'est l'occasion de donner à ces livres une nouvelle visibilité en les réinstallant, fièrement et bien en évidence, sur table.

C'est ce qui s'est passé récemment, dans la librairie où je travaille, pour Ruines-de-Rome de Pierre Senges.

Ruines-de-Rome, fabuleux traité de jardinage insurrectionnel, sauvé de l'oubli grâce au désherbage...

... C'est donc avec émotion que je vais vous en dire quelques mots, et puisqu'il est question de désherbage, de jardinage - et que c'est le printemps -, je vais en profiter pour glisser quelques conseils littéraires, glanés ici et là, en matière de plantes et de botanique.






"Voici mon eurêka, ma conversion : ce goudron soulevé, ces pierres délitées, ces lézardes visibles contre la façade d'un immeuble tout proche, je comprends qu'il faut les attribuer à cet arbrisseau discret - vigoureux en dépit de ce mélange de terre morte, d'essence, d'urée tenace, de litière ou de guano coupé de térébenthine dans lequel il plonge ses racines. Depuis ce jour j'envisage ma Fin des Temps - la fin de la ville - sous l'aspect de broussailles, de ronces et de jardins. C'est sous l'aspect d'un cultivateur du dimanche que j'appliquerai, à la lettre si possible, les ordonnances de saint Jean de Patmos, ou celles de ses prédécesseurs."

Comment mener à bien des velléités de Révolution, d'Insurrection, voire d'Apocalypse, quand le charisme manque et que l'on n'a strictement aucun talent pour haranguer le peuple, soulever les foules?
Comment renverser les villes, bouleverser l'ordre établi, mais de façon discrète, pernicieuse, au nez et à la barbe de tous?...
Le narrateur de Ruines-de-Rome, employé du cadastre, jardinier cultivé et fortement influencé par la lecture de L'Apocalypse de Jean de Patmos, va convoquer toutes ses connaissances en matière de mauvaises graines, herbes vivaces, fleurs toxiques et buissons fertiles afin d'établir un plan redoutable d'ensevelissement de l'urbain par le végétal.
En résulte ce livre, construit comme un herbier (l'auteur y recense les noms de plantes les plus incroyables), véritable déclaration de guerre silencieuse, rampante mais implacable, "mené[e] tambourin battant" avec une énergie, une inventivité et une drôlerie qui donnent envie de se rallier, immédiatement et avec enthousiasme, à cette cause botanico-machiavélique.

"Reine de Mai, Gloire de Nantes, Suzan, Hilde, Santa Anna, Armanda, Blonde de Paris, Ondine, Laura, Fluvia et la Blonde Paresseuse. Troupes d'Amazones? de femmes viragos? prostituées repenties se servant du fouet autrement que pour la bagatelle? légions de onze mille vierges défilant pour le quatorze juillet? obscurs agents? artificières infiltrant le monde forain? ou caravelles d'une invincible armarda? Non : tous ces noms désignent des laitues, simples laitues (simples mais miennes), malicieuses laitues, qui n'attendent que la première pluie pour monter."








Toutes ces histoires de plantes inquiétantes, de poisons végétaux, m'ont incité à ressortir de ma bibliothèque personnelle une nouvelle fantastique, lue il y a longtemps, de l'Américain Nathaniel Hawthorne (1804-1864), Rappaccini's Daughter.
Publiée en 1846, réécrite pour le théâtre par Octavio Paz, La Fille de Rappaccini conte la rencontre de Giovanni et de Béatrice, fille du docteur Rappaccini. Celui-ci, savant fou de botanique, cultive dans son jardin des fleurs dont la beauté n'a d'égale que la toxicité. Un effluve de leurs parfums peut tuer à lui seul le moindre oiseau volant au-dessus de leur parterre. Au coeur de ce jardin, au milieu de ces plantes luxuriantes et ensorceleuses, évolue la plus belle réussite de Rappaccini : Béatrice, sa propre fille.

"Jour après jour, son pouls avait battu fiévreusement à l'idée improbable de rencontrer Béatrice, de se trouver avec elle, dans ce même jardin, de se chauffer au soleil oriental de sa beauté, et de lui arracher, les yeux dans les yeux, le mystère qui recelait, croyait-il, l'énigme de sa propre existence. Mais à présent il régnait dans son coeur une quiétude singulière et inattendue. Il jeta un regard dans le jardin et (...) se mit à examiner les plantes.
L'aspect qu'elles avaient absolument toutes lui déplaisait; leur splendeur avait quelque chose d'atroce, de débridé et même d'anormal. Un flâneur, seul en promenade dans une forêt aurait été aussi violemment surpris par la présence de ces plantes à l'état sauvage, que s'il avait aperçu au milieu du fourré une tête fabuleuse qui le dévisageait."

Béatrice a été élevée par son père au contact quotidien de ces poisons végétaux, au point d'en assimiler les propriétés et de devenir, à son tour, une femme-poison, meurtrière à son insu de quiconque la touchant ou la respirant. C'est ainsi que Giovanni, étudiant candide, va tomber sous le charme de sa beauté singulière, et être, à son tour, contaminé...
Ce texte gothique, noir et envoûtant, offre un insolite portrait de femme fatale, objet de désir et de terreur, à l'image des fleurs vénéneuses du jardin de Rappaccini. On pense aux séductrices des récits d'Homère, aux sorcières des contes de Grimm, on pense à la créature de Frankenstein. Et on se laisse prendre, tout comme Giovanni le jeune et malheureux héros, au piège hypnotique des pétales et épines qui parsèment ce récit.







De jardins meurtriers, il est aussi question dans le roman récemment paru de l'Argentin Pablo de Santis, Crimes et jardins. Sur un ton beaucoup plus badin et léger que le texte de Hawthorne décrit ci-dessus; dans une prose élégante et à l'humour discret, Pablo de Santis noue une intrigue policière dans le Buenos Aires de la fin du XIXè siècle.
Le narrateur, jeune détective privé, est chargé de résoudre une série de meurtres visiblement accomplis selon des codes et des rituels précis. Il va rapidement faire le lien entre ces meurtres et une curieuse société secrète, consacrée à l'étude des jardins et de leur symbolique.

"Dans l'histoire des jardins, il y a eu de nombreux modèles, mais deux seulement sont fondamentaux: un qui propose l'ordre, la symétrie, l'artifice, et l'autre qui essaie d'imiter la nature dans sa démesure et ses caprices. (...) Le jardin japonais est un éloge de l'artifice, mais il veut imiter par ses cascades, ses rochers épars et ses feuilles mortes le caprice qui régit la nature. Le jardin anglais est en faveur de la nature et prend la forme d'un bois, mais souvent il écarte le simple désordre naturel et lui préfère le chaos calculé du labyrinthe. En France a dominé l'idée du jardin planifié et parfait, comme sont encore les jardins de Versailles, dessinés par le grand Lenôtre. (...) Les philosophes du jardin ont attribué à ces deux formes deux origines différentes: le jardin naturel, c'est l'Eden; le jardin ordonné, l'Atlantide."

Au-delà de la trame policière, extrêmement classique mais savamment ficelée, l'auteur nous invite à découvrir la part ésotérique et obscure des jardins, à travers les siècles et les cultures, et nous plonge avec ravissement dans un univers fait de mythes, de signes, d'allégories. On y croise les adeptes de différentes écoles: jardins de ruines, jardins statuaires, jardins primitifs ou rimés... Tous ont pour vocation de refléter l'ordre - ou le désordre - du monde. Avec, pour clé de l'intrigue (et point névralgique de bien des jardins): le labyrinthe, réel ou imaginaire.
Une plongée toute symboliste, surréaliste, à la fois sanglante et distinguée, sous l'influence de Borges et d'Agatha Christie... Pour un livre qui se lit, au passage, très facilement et avec grand plaisir.





Bon jardinage, amusez-vous bien.



***


Pierre Senges, Ruines-de-Rome. Editions Verticales, 2002 (poche: Points Seuil)

Nathaniel Hawthorne, La fille de Rappaccini. Traduction de Dominique Lescanne, in Histoires fantastiques (collection de poche Pocket)

Pablo de Santis, Crimes et jardins. Traduction de François Gaudry. Editions Métailié, 2014.


Images:
Plantes dangereuses, planche issue du Larousse Médical de 1912.
Fleurs de Datura, Danny Steve.


mardi 18 mars 2014


Comment réussir sa vie de libraire 
quand on est - un peu - misanthrope   

(interlude nombriliste)



"Un beau matin, un jeune homme ayant plutôt l'air d'un adolescent entra chez un libraire et demanda qu'on voulût bien le présenter au patron. Ce que l'on fit. Le libraire, un vieil homme très digne, dévisagea avec attention ce garçon qui se tenait devant lui un peu gêné, et l'invita à parler. "Je veux être libraire, dit le jeune homme, c'est une envie que j'ai et je ne vois pas ce qui pourrait m'empêcher de la suivre jusqu'au bout. Je me suis toujours imaginé le commerce des livres comme quelque chose de merveilleux, un bonheur, et il n'y a aucune raison pour que j'en sois privé plus longtemps." 

Robert Walser, Les enfants Tanner



***


Quand j'étais étudiante, et que je me préparais à un avenir radieux dans ce que l'on appelle le secteur des "Métiers du livre", j'ai eu l'opportunité de rencontrer beaucoup de libraires et de les interroger sur leur parcours, ainsi que leurs motivations.

"Pourquoi êtes-vous libraire ?" leur demandais-je à chaque fois.

La plupart me répondaient par ces phrases : l'amour d'un métier basé sur la générosité, le goût du partage, l'envie d'être "passeur", de transmettre sa passion de la lecture.
Des mots très forts, très beaux dans la bouche de personnes admirables, mais qui résonnaient en moi de manière un peu gênante : je voulais moi-même faire ce métier, j'étais décidée depuis longtemps déjà, mais au fond je sentais que je n'étais pas comme cela : ni foncièrement généreuse, ni partageuse. Au contraire, je possède de sérieuses dispositions au repli sur soi, voire à la misanthropie.

Etais-je vraiment faite pour ce métier ?
Et, au fait, pourquoi voulais-je absolument être libraire ?...

... Je me posais ces questions, en même temps que je les posais aux autres, et puis j'ai fait la connaissance d'une femme hors du commun, enthousiaste, passionnée, fumant clope sur clope derrière le comptoir de sa librairie (on était en 2000, on pouvait encore fumer dans les lieux publics à l'époque - et les libraires que je connaissais ne s'en privaient pas), et qui, à ma question "Pourquoi êtes-vous libraire", m'a répondu, avec un petit sourire : "Pour avoir près de moi tous les livres que je veux. Rien d'autre."

En l'entendant, je me suis sentie soulagée. C'était une autre réponse que celles qu'on m'avait faites jusque là. Et à mes yeux, elle avait autant de valeur. Elle me correspondait.






Etre libraire répond pour moi à deux besoins finalement très égoïstes et surtout très enfantins : celui d'être en permanence entourée de livres, et celui de "jouer à la marchande".
Nulle vocation philanthropique, nul sentiment altruiste, nulle ambition (je suis salariée, et me mettre à mon compte n'est pas pour moi un objectif à atteindre à tout prix), encore moins de plan de carrière. Juste le besoin de conserver, dans ma vie d'adulte, des fragments d'enfance : lire, et jouer la comédie.

Ce qui ne m'empêche pas évidemment de faire mon boulot le plus sérieusement possible. D'avoir une très, très haute estime de cette profession. De l'accomplir avec l'état d'esprit d'un artisan : rien ne doit être laissé au hasard, tout vient avec l'expérience, patience et longueur de temps, cent fois sur le métier remettre son ouvrage. Des préceptes que l'on relie habituellement au travail manuel, et qui s'accordent a priori moins avec une profession à dominante intellectuelle comme celle de libraire, mais qui, en fait, en constituent la base. Cela fait presque quinze ans que je fais ce travail, je vois le chemin parcouru, je vois les multiples erreurs, les maladresses, les énormités, et je me prends souvent à penser qu'il me faudra encore quinze bonnes années pour être enfin une libraire confirmée. Et c'est une idée plutôt stimulante.






Dans ce travail, c'est simple, j'aime tout. Même les tâches les plus ingrates. Même décharger les dizaines de kilos de cartons des palettes, même déchirer ces mêmes cartons, une fois vidés, pour les mettre à la benne; même pointer des pages et des pages de factures, même biper des centaines de codes barre, même m'énerver au téléphone avec des fournisseurs qui ont oublié des commandes dans leur dernière livraison. J'aime expliquer à mes amis que le quotidien du libraire, ce n'est pas lire, c'est plutôt tout ce que je viens de décrire plus haut, et que ce quotidien, loin de me frustrer, me plaît. J'aime passer d'une discussion bassement matérielle avec un diffuseur au sujet des conditions commerciales qu'il nous accorde, à une envolée lyrique devant un client au sujet d'un livre que j'ai adoré.
J'aime ce mélange de poésie et de trivialité. La tête dans les étoiles et les mains dans le cambouis, en quelque sorte.

Et puis, il y a ce point d'orgue, ce mélange d'attirance et de rejet, tout ce qui fait l'ambiguïté de mon rapport avec ce travail : la relation avec les clients.



"Auriez-vous un livre avec deux femmes, quatre hommes, et trois enfants?... 
"Auriez-vous un livre où tout se passe dans un bois?... 
"Auriez-vous un livre dans lequel une princesse croit trouver la mort... et se rend compte ensuite qu'en fait, elle a trouvé l'amour? 
"Auriez-vous un livre dont l'héroïne s'appelle Teresa? 
"Auriez-vous un livre qui contienne à plusieurs reprises le mot mansuétude?...
"Auriez-vous un livre avec Gary Cooper?... 
"Auriez-vous un livre sans aucun appareil électroménager?...
"Voyons, voyons... dit le libraire. Même pas un frigidaire?
"Surtout pas un frigidaire."

Régis de Sa Moreira, Le libraire



Dans ma librairie idéale, mes clients seraient parfaits, façonnés selon mes critères : cultivés sans être pédants, curieux sans être trop bavards, extrêmement sympathiques, à l'écoute de mes conseils, ayant les mêmes goûts littéraires que moi. Ils ne viendraient jamais m'embêter les jours où je suis très occupée ou de mauvaise humeur, ils attendraient patiemment que j'aie fini la rédaction d'un laborieux devis de dix pages pour me solliciter.
Last but not least, ils reviendraient TOUS me voir, des larmes aux yeux et des mercis sur les lèvres, parce que grâce à moi ils ont découvert Eric Chevillard et que ça a changé leur vie.

Malheureusement - heureusement - il n'y a pas de librairie idéale et les clients sont des gens comme les autres. Et mon métier fait que je suis dans l'obligation de m'adapter à eux, à leur état d'esprit, leurs demandes, leurs exigences, leur façon de penser qui est, parfois, souvent, loin d'être la mienne. Je dois éviter de me poser en surplomb, de m'imaginer porter la seule bonne parole, la seule façon de lire qui soit légitime. En d'autres termes, je dois absolument éviter d'être désagréable face à quelqu'un qui devant moi fait un éloge de Marc Lévy ou de 50 nuances de Grey. Ce n'est pas facile, mais il y a certainement un moyen de s'entendre.

Cette obligation d'adaptation réserve bien des surprises. Les clients ne sont pas forcément là où je les attends. Leurs personnalités dépassent mes stéréotypes, mes schémas tous tracés : la bourgeoise coincée au nom à particule, la vieille dame bigote, le militaire bas du front... Mes rencontres les plus enrichissantes dans le cadre du boulot se sont faites au moment où j'ai accepté de baisser les armes, de découvrir la personne au-delà du cliché, d'être surprise. C'est là que la bourgeoise coincée se révèle être une véritable pasionaria d'extrême-gauche, et que le militaire a priori obtus nourrit une passion pour Julien Gracq et la poésie scandinave. Quant à la vieille dame bigote, elle me raconte avec un sourire coquin l'histoire d'amour incendiaire que sa tante aurait vécue avec Fréhel, célèbre chanteuse de cabaret des années 20...
C'est un métier qui apprend l'humilité.






Cela dit, pour être honnête : il y a des jours où je déteste viscéralement mes clients, où j'ai envie d'envoyer balader quiconque s'adresse à moi, où j'ai envie de me réfugier dans ma tanière avec mes bouquins et ne plus donner signe de vie. Des jours où le naturel - misanthropie, timidité, recherche effrénée de solitude - revient au triple galop. Mais c'est là justement que je considère que l'exercice de ce métier est la chose la plus précieuse pour moi tout simplement parce qu'il m'oblige. Il m'oblige à revenir au monde, à être à l'écoute, à m'impliquer. Il m'oblige à parler, à sourire, à regarder les gens droit dans les yeux alors qu'au fond je suis terrorisée. Il m'oblige à l'empathie, à l'écoute de la personne en face de moi. Et bien souvent je m'aperçois que ces jours d'humeur sauvage et autiste, sont précisément les jours où je serai - ou tenterai d'être - la plus attentive, la plus aimable. C'est comme un défi : Plus c'est difficile, plus je m'applique. Plus l'humeur est brutale, plus j'ai envie de la dompter. Une maîtrise rigoureuse de soi, une discipline de l'esprit qui me fait parfois penser à un art martial... Autant dire que cette gymnastique est, au quotidien, un peu fatigante. Mais j'avoue qu'une des grandes fiertés de ma vie professionnelle est que mes clients n'y voient que du feu. Qu'ils ne s'aperçoivent pas à quel point tout est travaillé, que je parviens à leur offrir l'illusion du naturel.
D'ailleurs je considère que jouer la comédie, ne pas leur montrer ma vraie facette est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une marque de respect vis-à-vis d'eux.

Souvent, j'aime imaginer la librairie où je travaille comme un théâtre : l'espace de vente étant la scène, et la réserve, les coulisses. J'ai la chance immense d'exercer un métier que j'ai choisi, un métier que j'aime, un métier où je suis, comme je l'ai toujours voulu, entourée de livres. Et pour mériter cette chance, je me dis que c'est la moindre des choses d'offrir, au coeur de ce théâtre, le spectacle le plus abouti.






***


Photos extraites des films suivants:
Café Lumière de Hou Hsiao Hsien (2004)
Sueurs froides (Vertigo) de Alfred Hitchcok (1958)
Le Grand Sommeil (The Big Sleep) de Howard Hawks (1946)
Drôle de frimousse (Funny Face) de Stanley Donen (1957)